Ecole publique, cours coraniques et études, par Billo (Cissela, Guinée)

La Guinée est séparée en 4 régions naturelles :

- la Haute Guinée, majoritairement peuplée par les Malinkés

- la Basse Guinée, où les Soussous sont majoritaires

- la Moyenne Guinée, avec les Peuls

- la Guinée Forestière, avec les Forestiers qui sont peu nombreux mais répartis en plusieurs ethnies

 

« Je suis né et j’ai grandi dans une ville qui s’appelle Lorombo, dans la sous-préfecture de Cissela, en Haute Guinée. J’y étais jusqu’en 10ème année. Ensuite j’ai été à partir de la 11ème année à Kouroussa jusqu’au bac, également en Haute Guinée. C’est la ville natale de l’écrivain Camara Laye (L’enfant noir).

A Lorombo, il y avait à l’époque environ 3000 personnes. C’était essentiellement des Malinkés.

Tous les enfants n’allaient pas à l’école. Même moi, mon père ne voulait pas. Il a fallu l’intervention du sous-préfet de Cissela pour que mes parents acceptent de me scolariser. Je me rappelle d’ailleurs de la première fois qu’ils sont venus me chercher pour aller à l’école, mon père a demandé à mon grand frère de m’emmener aux champs pour me cacher (rires). Quand ils sont passés, ils ont demandé où était passé Billo. Ils ont fait pression sur mon père qui a fini par avouer qu’il m’avait envoyé aux champs avec mon grand frère. Ils ont alors envoyé 3 personnes aux champs pour me chercher. En fait ils sont venus me chercher parce que chaque famille devait envoyer au moins un enfant à l’école. C’était une obligation de l’Etat. Donc le choix est tombé sur moi. Mon père ne voulait pas du tout, car au départ il avait prévu que je le remplace comme professeur à l’école coranique. Il voulait que je reste à côté de lui pour qu’il m’enseigne le Coran et que je prenne sa relève avant sa mort, comme il a passé toute sa vie à faire ça. Donc quand ils m’ont envoyé à l’école, mon père a dû prendre à la place mon demi-frère, qui est toujours en poste là-bas aujourd’hui et est même devenu Imam.

A l’école, j’ai été jusqu’au bac et ensuite je suis arrivé en France. Là, j’ai d’abord fait l’Institut de Promotion Commerciale à Toulouse, et ensuite j’ai fait une License à Paris 7 et j’ai fini à Paris 8.

En école primaire, on était une vingtaine d’enfants par classe. Il n’y avait que 3 classes dans l’école parce qu’il n’y avait pas assez d’enseignants. Le peu d’enseignants étaient envoyés et payés par le ministère de l’éducation nationale. L’école a été construite environ en 1956 par les colons. Ils ont construit beaucoup d’infrastructures : le dispensaire, l’école… Il y avait aussi un bâtiment qui servait de logement pour les enseignants, les infirmiers…

A l’école, il y avait cours du lundi au jeudi. Le vendredi, c’était les travaux champêtres car l’école avait ses propres champs. Il y avait du manioc, de l’arachide… On y cultivait pour aider les parents car ils n’arrivaient pas toujours à subvenir aux besoins des enfants. Ce système avait été mis en place par le directeur pédagogique pour encadrer les élèves et pour répondre aux besoins. Par contre c’est l’état qui s’occupait des fournitures scolaires.

On avait aussi des activités sportives. Tous les matins à 8h, avant les cours, on avait une heure de sport. On avait un terrain de football, un terrain de volley ball et un terrain de basket ball dans l’enceinte de l’établissement. Chacun choisissait le sport qu’il voulait.

Le midi, on rentrait manger à la maison, et on revenait à l’école à 14h. On terminait les cours à 16h.

On avait aussi des examens de passage à la classe supérieure tous les ans. Les 3 premiers de chaque classe étaient toujours récompensés par le directeur pédagogique.

Le soir, quand on rentrait, on passait beaucoup de temps à jouer. En fait, on avait un terrain de football pour les jeunes. Tous les soirs, on s’y retrouvait pour jouer. Après le football, on allait tous à une rivière à côté pour aller se baigner. En fait c’était au niveau d’un barrage qui avait été construit par les colons. On y restait jusqu’à environ 19h parce qu’il fallait impérativement être à la maison avant le crépuscule. Les parents étaient très stricts là-dessus. Tu pouvais faire ce que tu veux dans la journée, mais à 19h, il fallait que le crépuscule te trouve à la maison.

Comme mon père était professeur à l’école coranique, tous les matins avant l’école, il me faisait apprendre des sourates du Corans. Il me faisait aussi réciter le midi avant que je reparte à l’école. Il faisait ça avec moi et avec tous mes frères. De tous les enfants de ma famille, je suis le seul qui ai été à l’école, donc ils ont tous mieux étudié le Coran que moi car je n’avais pas le temps comme eux.

Ensuite, j’ai été à Kouroussa quand j’avais environ 15 ans. Là-bas, j’ai fait le lycée puis j’ai passé le bac.

A Kouroussa, il y avait l’ami de mon père qui était mon tuteur. C’est lui qui me logeait. Il est originaire de Bakel au Sénégal. Il a connu mon père dans un petit village qui s’appelle Kouroukoro en Guinée. Donc quand j’ai dû aller à Kouroussa, mon père a demandé à son ami de me loger. C’était un grand marabout. Il faisait les guérisons, il aidait les personnes qui avaient des problèmes sociaux, ou ceux qui voulaient avoir de la chance… Il était très connu. Il était souvent invité en Sierra Leone, en Guinée, au Sénégal… Ce que j’appréciais en lui, c’est qu’il ne faisait payer ses clients qu’après qu’ils aient constaté les résultats. Je l’ai vu plusieurs fois car j’étais parfois interprète pour lui. Il y a même une fois où une députée de Dakar est venue car elle voulait se présenter pour une élection. Elle est venue avec un gros paquet d’argent qu’elle m’a remis pour que je lui donne. Et lui a répondu qu’il ne prenait pas d’argent. Il n’a pas pris un seul centime car il a vu que la dame ne passerait pas aux élections. Et il ne demandait jamais un montant, il disait à ses clients de donner selon leurs moyens. C’était très rare là-bas, la plupart des marabouts imposent une somme.

Et après le bac, j’ai été en Sierra Léone. Là-bas j’ai perdu une année. J’y ai été pour voir mon grand frère qui y était diamantaire. C’est lui qui a payé tous mes frais pour que je puisse venir en France. Ça c’était en 1979. J’y ai perdu un an le temps de faire toutes les formalités administratives. En attendant, je sortais beaucoup avec mes copains. On passait nos journées dans la brousse à chercher des diamants. A la fin, ils voulaient que je reste avec eux pour devenir diamantaire mais j’ai refusé car je préférais tenter ma chance à l’étranger. C’était finalement une bonne chose car quand mon frère est décédé, c’est moi qui ai subvenu aux besoins de la famille. »